Argumentaire

 

Force est de constater que le périmètre de la santé déborde aujourd’hui largement le cadre de l’institution et de l’expertise médicale, où il était jusqu’à un passé récent cantonné, pour s’étendre à l’expérience sensible, ainsi qu’à la dimension intersubjective et sociale de la maladie, voire à la question du bien-être. D’un autre côté cette « santé en personnes » est contemporaine du développement des technologies à très haut débit et des promesses qui s’y rattachent: des capteurs et de la domotique, des objets communicants aux big data en passant par les textiles intelligents, des réseaux sociaux et des applications sur mobiles, mais aussi de la robotique médicale ou de la réalité virtuelle, nous assistons à un déferlement de projets et d’objets où se croisent les champs disciplinaires, les attentes des professionnels et des non professionnels. Quelle est la nature exacte de ce lien?

Nous savons que les techniques ne commandent pas les manières de penser, de sentir et d’agir, mais qu’elles constituent le lieu où celles-ci viennent parfois se déposer et se concrétiser. L’un des principaux objectifs de ce colloque est justement d’interroger la façon dont les représentations et les imaginaires sociaux de la santé se réfléchissent dans les technologies contemporaines, ou encore, comment ces technologies modifient en retour l’idée que nous nous faisons de la santé, en créant par exemple de nouvelles attentes. La diversité des champs d’application et des solutions technologiques (robotique, textiles intelligents, de coordination, de surveillance…) invite ainsi à réfléchir aux représentations sociales qui les soutiennent et les orientent, le plus souvent implicitement.

Assiste-t-on à une nouvelle étape du processus de médicalisation de la société ou/et a contrario, à une dé-médicalisation de l’approche de la santé ? La surveillance au domicile répond-elle à une revendication des patients et/ou s’inscrit-elle dans le mouvement plus général des idéologies sécuritaires? En quoi les techniques, et en particulier les technologies numériques, contribuent-elles ou/et ont-elles contribué à rebattre les cartes, en remettant en question les pratiques d’ingénierie et de conception, le partage des savoirs aussi bien que les formes d’apprentissage associés à ces savoirs, la relation patient/médecins, les représentations et les normes attachées au corps malade comme au corps en bonne santé, mais également les modèles économiques ? A contrario, en quoi participent-elles du renforcement des hiérarchies instituées et des inégalités d’accès au soin?

Un autre constat enfin s’impose. Le champ de ces nouvelles pratiques reste très morcelé, les acteurs dispersés, les expérimentations, multiples. Or, cette dispersion constitue aussi l’une des spécificités du domaine de la santé, où semblent prévaloir l’interconnaissance, voire l’empathie, la localité, l’ancrage territorial. Un autre objectif de ce colloque sera d’interroger cette difficulté, non sous l’angle d’un obstacle ou d’un frein, mais comme la marque d’une singularité qui interroge les modèles dominants. En quoi l’expérience relationnelle qu’est la relation de soin nous invite-t-elle, par exemple, à réviser certains modèles de la rationalité technique et économique ? L’industrialisation de la santé et du vivant –avec les questions éthiques et anthropologiques de fond que cela soulève- masque-t-elle une remise en cause des modèles productivistes qui ont prévalus jusqu’à présent ? En quoi les frontières institutionnelles ou/et symboliques établies sont-elles affectées et comment les acteurs industriels, mais aussi les acteurs institutionnels comme les professionnels de la santé, perçoivent-ils ces évolutions et s’en emparent-ils ?

De façon plus fondamentale, ce colloque vise à éclairer la façon dont la société contemporaine s’empare de la question de la santé dans son rapport à la vie pour en renouveler le sens (la bonne vie, la qualité de vie, l’espérance de vie…). La distinction opérée par les grecs anciens entre bios et zoé nous rappelle que la vie humaine n’est réductible ni à une zoologie ni à une zootechnie, mais s’inscrit toujours dans un récit individuel, une biographie élaborée selon des valeurs, des significations et des normes culturelles. Or c’est bien cette distinction que semblent interroger, dans leur ambition de subsumer la vie aux données statistiques et la chair au nombre, les nouvelles technologies en santé. Leur confrontation aux usages et aux pratiques, comme aux revendications d’émancipation des personnes dont elles sont aussi une expression, semble ainsi constituer l’un des lieux privilégié où se joue et se rejoue la frontière de zoé et de bios.

L’ambition de ce colloque est enfin de rassembler dans leur diversité les acteurs impliqués dans ces évolutions (industriels, professionnels de la santé, associations d’usagers, concepteurs, chercheurs en sciences humaines –sociologie, économie, droit, éthique). En croisant les regards et les expériences, celui-ci permettra d’esquisser une vision d’ensemble de ces changements, d’identifier les tensions, les contradictions et les dynamiques qui les traversent, de mieux comprendre enfin leurs enjeux sociaux, politiques, juridiques et économiques sous-jacents pour concevoir des réponses adaptées.

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