Médecine personnalisée, santé automatisée?

Depuis plus de 15 ans, la médecine personnalisée (dite aussi médecine de précision, ou encore médecine des 4P c’est-à-dire préventive, prédictive, participative et personnalisée) s’est imposée comme le nouvel horizon des politiques de santé à l’échelle internationale. Drainant des financements importants, reposant sur une puissante économie des promesses, la médecine personnalisée est souvent présentée comme la solution à toutes les difficultés auxquelles les systèmes de santé doivent faire face : relancer une innovation pharmaceutique décrite comme « en crise », améliorer l’efficacité des médicaments et diminuer leurs effets indésirables, réduire les coûts de la santé – autant de défis que la médecine personnalisée, claironnent ses promoteurs, doit relever avec succès. La priorité est désormais à la « recherche translationnelle », c’est-à-dire à l’implémentation dans la routine clinique des innovations biomédicales et des nouvelles technologies du diagnostic et de l’analyse moléculaire haut débit. Ces transferts de connaissances et de technologies, de la paillasse au chevet du patient (from bench to bedside), doivent permettre dans un avenir proche d’adapter finement les diagnostics, les pronostics et les choix thérapeutiques en fonction du profil moléculaire, notamment génétique, de chaque individu. La médecine personnalisée est ainsi une médecine fondée sur les méga-données, les big data. La production, la circulation et la gestion de quantités massives de données moléculaires, notamment génétiques, nécessaires aux interventions dites « sur mesure » (on parle aussi de tailored medicine), implique l’usage de protocoles, de dispositifs médicaux (kits, réactifs, biopuces) et de machines (séquenceurs à ADN) standardisés. Ainsi, d’un côté la médecine personnalisée entend considérer chaque patient dans son individualité et le remettre ainsi « au centre des systèmes de soins », mais d’un autre côté, ce but doit être atteint par la mise en oeuvre de technologies d’acquisition, de stockage et de traitement statistique et bioinformatique de volumes considérables de données, dans une logique de quantification potentiellement déshumanisante. La médecine personnalisée repose comme jamais sur de l’impersonnel : tel est le paradoxe qu’il s’agit de discuter. Dans quelle mesure la médecine personnalisée a-t-elle affaire au patient en tant que sujet concret, et non seulement comme objet d’intervention technique via des procédures automatisées et standardisées ? Dans quelle mesure aussi la médecine personnalisée est-elle en train de reconfigurer les principaux concepts de la médecine – comme la différence du normal et du pathologique – et de l’éthique médicale – comme le concept d’autonomie du patient, qui se trouve redéfini par la notion de « participation », l’un des « P » de la médecine des 4P ? Sous couvert d’autonomie, d’empowerment des patients ou de personnalisation, la médecine personnalisée ne procède-t-elle pas d’une logique productiviste, celle d’un « biocapitalisme » qui fait du patient et de sa maladie une source inépuisable de « biovaleur » ? Quid alors de la personne en tant que sujet et être social dans ce qui peut s’apparenter à un processus d’industrialisation de la médecine ?

 

Intervenants

Xavier Guichet, philosophe, COSTECH/Université Compiègne

Jean-François Deleuze, généticien, Centre National de Génotypage/CEA

Etienne Caniard, Président de la Mutualité Française

Catherine Bourgain, généticienne et sociologue, CERMES3/Inserm

Marc Pechanski, biologiste, I-Stem/Inserm

Luc Berlivet, historien, CERMES3/CNRS

Président de séance : Mauro Turrini, CETCOPRA/Université Paris 1 

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